#En écho 2

Et si je mélangeais le produit bleu, le produit rouge et le jaune, ça ferait quoi ? Une nuance de mauve semble indiqué le cercle chromatique accroché au mur de la salle de travail – se dit Hector, juché sur sa chaise en osier brinquebalante, au-dessus de la « table d’expérience » : une paillasse blanche sur laquelle sont soigneusement posés les ustensiles de chimie. « Le pudding à l’arsenic nous permet ce pronostic : demain, sur le bord du Nil, que mangeront les crocodiles » ; Hector fredonne la chanson du dessin-animé en se sentant l’âme machiavélique d’un Amonbofis en herbe devant la « table de savant-fou » ou quelque Cortex accompagné de son préparateur Minus pour tenter de conquérir le monde.

Oui, mais cela fonctionne avec les peintures acryliques, ce genre de mélange des couleurs, une substance plus compacte et dense, des pigments qui se mélangent. Hector sait, pour l’avoir déjà observer à de nombreuses reprises, que les produits sont stables en eux-mêmes mais que, mélangés à d’autres, c’est comme s’ils perdaient leurs caractéristiques pour fusionner à celle des autres qui perdent eux aussi leurs caractéristiques propres et ne sont plus eux mais bien une tierce substance annihilant ce qu’ils ont pu être indépendamment.

Est-ce que ça marche aussi comme ça pour les humains ?, se demande Hector. Est-ce que les parents sont deux êtres à part entière qui fusionnent pour créer une tierce substance qui annihile ce qu’ils ont été avant d’avoir un enfant ? Hector a beau être petit – c’est du moins ce que sa mère cherche toujours à lui faire croire en l’appelant « le petit » à tout bout de champ -, il comprend bien ce qui se dit dans les discussions d’adultes.

Un soir, sa mère s’est disputé avec sa meilleure amie parce qu’elle a dit : « Tu as changé depuis qu’Hector est arrivé. Tu n’as plus de substance propre. Tu t’es oubliée dans une formule instable vouée à l’explosion ». Sa mère s’était mise à pleurer : « Pourquoi me dis-tu ça maintenant ? » – « Parce que je suis ton amie et que je suis triste de te voir gâché tes talents pour ça… ». Qu’est ce ça ? Voulait-elle parler d’Hector ou était-ce autre chose dont elle avait même peur de prononcer le nom… ?

Hector n’est pas sensé avoir entendu cette discussion mais les murs de sa chambre sont en carton pâte et il passe de nombreuses heures, l’oreille collée au mur, à écouter ce qui se dit dans la pièce d’à côté : les disputes parentales de plus en plus rapprochées, les pleurs de sa mère lorsqu’elle murmure entre deux sanglots : « Je n’en peux plus, je n’en peux plus » et son père qui répond : « Arrêtes ton cirque, t’es pas une femme battue non plus ! ».

Est-il possible de perdre sa substance ? Cette pensée inquiète Hector ; il en fait des cauchemars chaque nuit en imaginant une machine immense dans laquelle on mettrait les gens pour qu’ils ressortent sous forme de gouttes dans des tubes à essai multicolores et qui, mélangés à d’autres, ne retrouveraient jamais leur couleur originelle.

A l’école, il a même repoussé son amoureuse en lui disant : « Vas-t’en, je veux pas que tu me prennes ma substance ». La petite, interloquée et surprise, était partie en pleurant, en criant qu’il était complètement toqué.

Ainsi, Hector veut en avoir le cœur net. Il a subrepticement volé la clé du laboratoire de papa au sous-sol, dans la poche de sa veste sur le porte-manteau noir de l’entrée. Il a attendu que ses parents viennent le border et d’entendre ronfler son père pour sortir de sa chambre sur la pointe des pieds et pénétrer dans l’antre de son père où il n’a jamais eu droit d’aller parce que « c’est un laboratoire de chimie, Hector, il y a des produits très dangereux, tu n’as pas le droit d’y aller. C’est pour mes recherches, tu comprends ? ».

La porte s’ouvre sur l’interdit. Hector descend les quelques marches en bois qui grincent sous son faible poids pour découvrir une immense paillasse blanche immaculée, des becs benzène, des tubes, des dizaines et des dizaines de bidons avec des étiquettes oranges où sont dessinées des têtes de mort effrayantes, des plaques chauffantes, et même une grande cuve sous pression – c’est marqué dessus – dans laquelle Hector perçoit un claquement continu, presque inaudible.

Hector commence donc, juché sur sa chaise, à installer devant lui les instruments dont il aura peut-être besoin. Il n’a jamais fait ça auparavant, il ne sait pas trop comment s’y prendre, alors il laisse parler son intuition – et les séries animées qui passent le mercredi matin sur la 6 – et prépare sur la table différents tubes à essai, des récipients et trois bidons de produits différents : bleu, rouge et jaune. « Je suis mon petit laboratoire, mon sujet d’expérience, je me parsème de tubes à essai et d’éprouvettes. Il faut trouver la formule de celui que l’on est, une formule stable qui ne menace pas d’exploser à tout instant ou de se dissoudre en fumée » (Agarmen, Pit. Genèse d’un roman, p. 14).

Hector lit cette inscription sur la plaque accrochée au mur en face de la paillasse à côté de l’illustration du cercle chromatique. Bon eh bien, allons-y, se dit-il, en posant un grand récipient devant lui et en mélangeant d’un seul geste les trois produits qui se confondent alors dans le cul du verre.

Une lourde fumée commence à se former à la surface du mélange qui n’est d’ailleurs pas du tout mauve mais plutôt vert caca et devient de plus en plus noir. La lourde fumée s’épaissit, devient de plus en plus solide et commence à déborder du récipient, se répand sur la paillasse, coule au sol pour s’y solidifier tout à fait et former des cristaux transparents.

Hector saute de sa chaise pour ne pas être touché par cette substance étrange qui n’a plus rien des caractéristiques propres qui constituaient chacun des composants. Mais tout à coup, le mélange répandu au sol commence à faire des étincelles, Hector en reçoit une : courts-circuits dans son corps. Les étincelles sortent maintenant de ses doigts, c’est tout son corps qui devient translucide. La fumée du récipient se met en mouvement et forme un visage horrifique, comme le méchant Grinch du film qu’il regarde tous les ans à noël avec sa mère : tout frippé, tout verdâtre, méchant et sale…

  • Hector, Hector mon chéri, chut ça va, ça va, ce n’était qu’un mauvais rêve, lui dit sa mère assise sur le bord du lit et qui lui caresse la tête.

  • Oh maman ! J’ai eu peur, j’ai eu si peur ! J’avais perdu ma substance !

  • Qu’est-ce qui lui arrive ?, demande son père, bougeon, en passant la tête par l’entrebâillement de la porte.

  • Il a fait un cauch…

  • Je suis entré dans ton laboratoire papa !

  • Un laboratoire ? Quel laboratoire ?

  • Mais… Mais…

  • Oh je vois !, s’exclame son père. Je crois que c’est à cause de la série policière que nous avons regardé hier : y’avait un chimiste…

  • Combien de fois je t’ai dis de ne pas montrer ça au petit ! Bravo ! Voilà le résultat !

  • Mais alors, tu fais pas de métamphétamines dans le sous-sol, papa ? Parce que j’ai entendu un monsieur qui a sonné ce matin et qui te demandait si tu avais pas des cristaux à lui vendre… J’entends tout à travers le mur de ma chambre…


Le livre de Pit Agarmen est gratuitement téléchargeable. Et c’est une vraie pépite!


La série #En écho sur l’Echo scriptural, qu’est-ce que c’est?

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