13/11/2015

Dans ces moments-là, ce sont toujours des associations d’idées un peu absurdes qui lui viennent à l’esprit, peut-être parce que la conscience a besoin de figurer les horreurs de façon à ce qu’on puisse les concevoir. Du moins Camille semble-t-elle fonctionner ainsi pour sortir un peu de l’état de choc qui fait tourner en boucle une seule et même phrase courte : « C’est impossible ».

Alors ce matin, en se réveillant, Camille repense à la soirée de l’avant-veille chez des amis plus âgés et la discussion qu’ils avaient eu ensemble à propos des projets de voyage de X et son compagnon : un parcours musical à travers les Etats-Unis les entraînant d’un bout à l’autre du pays. Et son amie avait suggéré de commencer par faire seulement une partie du pays plutôt que de le traverser, ils auraient le temps d’y retourner plus tard pour faire d’autres parties du pays, après tout Camille et Hans ont à peine trente ans, ils ont le temps de faire des tas d’autres voyages…

Camille pense donc à cette fraction de scène en se levant ce matin du 14 novembre après que elle et Hans aient passé une partie de la nuit devant les informations en direct : un carnage à Paris, plus de 120 morts (bilan provisoire), dans une salle de concert, sur le terrasse d’un café et dans un stade de foot. Et Camille se lève ce matin avec la nausée, elle regarde la suite des actualités sur le web, le nombre de blessés et de morts qui augmentent au fur et à mesure des investigations, seulement cinq tueurs découverts  pour tout ce carnage, des témoignages, des vidéos, le pays en état d’urgence. Camille suffoque, les larmes aux yeux : c’est impossible.

Non, c’est possible, ça arrive. Elle-même a grandit avec de telles images en tête : un soir, en rentrant du collège, elle avait retrouvé son père devant la télé, rentré anormalement tôt du travail, et les images de l’effondrement des Twin towers sur l’écran, encore et encore, des gens qui travaillaient dans leurs bureaux comme tous les jours et qui avaient vu arriver doit sur eux des avions suicides qui s’étaient écrasés dans les fenêtres. Camille avait grandit avec ces images et avec d’autres qui s’étaient ajoutées : des attentats, des meurtres, la folie. Au lycée, c’était aussi un homme qui traînait autour de la gare avec une arme et qui avait abattu des passants, des gens dans leurs voitures, froidement. En début d’année, c’était aussi l’attentat contre les locaux d’un magazine satirique, des morts et un silence de mort aussi, acablé, dans tout le pays. Et seulement quelques mois plus tard : ça. Des occurrences qui semblent se rapprocher de plus en plus, une folie qui semble de plus en plus contagieuse chaque jour. Les générations précédentes luttaient contre le SIDA, aujourd’hui c’est un autre genre d’épidémie qui s’ajoute à celles déjà connues. Camille pense aussi à ces films et à ces séries sur les zombies qu’elle regarde souvent, des films qui sont classés dans la catégorie « fantastique » ou « science-fiction » et se dit qu’ils deviennent finalement chaque jour plus pertinents, moins fictifs.

Et elle pense donc à cette remarque de son amie, l’autre soir : à peine trente ans, encore le temps. Mais quand on grandit avec de telles images imprimées dans la rétine, l’avenir prend une autre consistance : on ne se projette plus, on ne peut pas reporter à plus tard, se dire qu’on a le temps, puisqu’à la terrasse d’un café, en allant voir un match de foot ou un concert, la mort et la contagion sont présents partout.

Camille se dit qu’elle ne pas tomber dans la paranoïa : ce sont des actes imprévisibles, ponctuels, tout le monde ne devient pas fou mais il faut bien admettre qu’il est quand même difficile de croire que ça n’arrivera plus jamais. Mais, ne pas se laisser gagner par la peur se dit-elle, cette peur qui mène à la haine des autres, qui isole, cette peur qui nous fait croire qu’on est plus en sécurité chez soi, reclus. C’est peut-être dans ces moments-là qu’il faut aimer encore plus l’humain, peut-être là qu’il faut veiller les uns sur les autres et faire que l’essence de l’humanité ait encore son sens. La vie est trop courte pour avoir la haine, disait un film que Camille regardait souvent adolescente. Pleurer oui, faire le deuil, se relever plus fort, mais ne pas combattre avec les armes des ennemis, l’Homme a un pouvoir bien plus puissant en lui que le seul instinct de survivance et d’individualisme. Et c’est cette chanson intemporelle qui se répète en boucle dans la tête de Camille : « Image there’s no countries, it isn’t hard to do, nothing to kill or die for, no religion too. Imagine all the people, living life in peace… » en se disant qu’il faudrait un jour pouvoir cesser d’imaginer un monde en paix, qu’il serait bon de le voir en vrai, qu’il ne faut jamais cesser de l’espérer et de mettre en œuvre ce qui est en notre pouvoir pour cesser de l’imaginer.

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