#En écho 1

Vivant. Je suis bel et bien vivant. Pourquoi, par quel mystérieux tour de magie, ressentais-je cela en cet instant précis ? Il ne s’était rien passé d’exceptionnel. J’étais simplement là, au milieu d’une soirée dans laquelle je m’étais retrouvé par je ne sais quel enchevêtrement des circonstances, avec cette impression quotidienne d’être posé là, en plein milieu d’une foule en mouvement alors que je reste paralysé, avec cette impression tellement quotidienne qu’elle finissait par prendre les contours de ma personnalité, qu’elle finissait par être ma personnalité : cette imperméabilité, cette potentialité d’existence latente qui ne se révélerait jamais. Une ombre.

Je regardais les groupes se former autour de conversations communes, un brouhaha de conversations lointaines, des sourires charmeurs, des verres multicolores à la main qu’on portent aux lèvres de temps à autre, le temps qu’un autre finisse de monopoliser la parole.

J’avais toujours remarqué ce processus : il y en a toujours un qui monopolise la parole plus que les autres, qui semble aimer s’entendre parler et il y en a toujours un, plus discret, profondément attentif, qui intervient parfois pour prêter une  nouvelle dynamique à la conversation qui s’épuise puis il se mure à nouveau dans le silence d’une écoute imprégnatrice.

Je n’entendais pas même le son de leurs voix : impression d’autisme dans ce flot de paroles constantes qui me noient à travers un flux continu dans lequel je n’ai aucune place à la parole, pas même pour intervenir de temps à autre et prêter moi aussi une nouvelle dynamique.

J’ai toujours eu ma propre dynamique : la paralysie, de l’autre côté de la vitre.

Et puis, j’ai perçu tout à coup quelques notes de guitare que je n’avais pas entendues depuis des années et qui me replongèrent dans ma chambre d’adolescent, assombrie de ses lourds rideaux bleu marine et recouverte de part et d’autre de pochette d’albums de rock progressif grâce auxquelles dans mon lit le soir je parcourais des paysages intérieurs et silencieux.

Une pochette jaune, un désert en fond, l’image d’un chameau parasitée, striée, une mélodie au synthétiseur qui se répète comme prise dans une spirale, et une guitare lourde, une main qui vient agresser toutes les cordes d’un seul geste, et des roulements de batterie en boucle, comme si c’était tout à coup ce mirage qui apparaissait devant les yeux, puis cette fracture du rythme alors tout à coup et une guitare plus mélodique, aérienne. Oh my lady fantasy.

Je me rapprochais alors de la source de cette musique – une chaîne-hifi posée sur une table haute – pour mieux entendre et me plaçais juste devant en observant le mouvement continu des bâtons bleus fluorescents bougeant au rythme de la musique. « Ça me rappelle des souvenirs cette chanson ».

Je croyais avoir parlé dans ma tête lorsque je sentis une main m’effleurer l’épaule : « Moi aussi ça me rappelle des souvenirs », murmuré par une voix cristalline et fluette. Je suis vivant, me dis-je alors. Je suis vivant parce qu’on m’entend, parce qu’on peut me toucher. « C’était comme si j’étais passé à travers une vitre pour rejoindre la fête, après être resté des années dans un cimetière à imaginer que j’étais vivant »[1].


 

[1] Cunningham, Michaël. La maison du bout du monde. Paris : Ed. 10/18, coll. « Domaine étranger », DL 2003, cop. 1999. 424 p. Traduit de l’américain A Home at the end of the world par Anne Damour (cop. 1990).


La série #En écho sur l’Echo scriptural, qu’est-ce que c’est?

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