Dérails #15

Etienne, voiture 02, côté couloir

Je laisse retomber le livre que je suis en train de lire sur mes genoux, le pouce coincé à la page que je n’ai pas fini. Les mots vacillent sous mes yeux, je ne parviens pas à me concentrer sur le texte car quelques places plus loin, une vieille dame interpelle mon attention. Elle doit être sourde, parle extrêmement fort, ou peut-être est-ce le silence qui règne dans le wagon que vient briser sa voix nasillarde.

Voilà quelques minutes qu’elle harcèle le jeune homme à côté d’elle, pour savoir s’il descend avant elle. La vieille dame voyage seule, panique à l’idée de manquer son arrêt. Peur panique de ne plus parvenir à s’autogérer à l’orée de la mort, peur qu’elle ne parvient pas à exprimer autrement, agaçant le jeune homme de préoccupations techniques. Il ne semble pas l’entendre. Il a l’air paniqué. Je l’ai vu se lever d’un bond à la première saccade de la mise en route du train, les traits tendus, le regard perdu, cherchant des yeux la petite rouquine qui s’est levée du banc pour éclater en sanglots quelques mètres plus loin, lorsque le train a démarré. Il a maintenant le visage fermé, les yeux chargés de regrets, piégé dans l’impossibilité de faire demi-tour, de revenir sur sa décision, dans cette machine qui le pousse à grande vitesse de plus en plus loin ; les yeux chargés de cette fatalité que nous ressentons tous à cet instant : de laisser les choses derrière nous pour en affronter de nouvelles, des choix encore inconnus pour horizon.

Le train est l’image parfaite de la destinée humaine : cette impossibilité de faire machine arrière, cette impression que les choses ont déjà été décidées pour nous et que la vie, quoiqu’il arrive, poursuivra toujours ce mouvement vers l’avant.

Un homme assis face à moi, me dévisage. Je lui lance un sourire, il reste immobile et fixe le vide à travers moi. Notre voiture est, de façon régulière, plongée dans un noir total, des séries de tunnels, la lumière artificielle de l’appareil réverbère nos ombres dans les vitres : jeux de miroirs, les silhouettes se confondent, amalgamant des contours en une somme diffuse ; forme biscornue, immatérielle, visage déformé aux yeux multiples, même expression de vide dans cette attente d’un ailleurs incertain.

Je repense à cette phrase qui me semble tomber à pic : Je lisais, j’avais tout mon temps, personne à l’arrivée pour m’attendre, et ni les déplorations rageuses de l’homme en gris, ni les acquiescements angéliques ne parvenaient à me distraire de ma lecture tant ils me semblaient être, comme ce train fantôme, comme les cimetières sous la brume, comme la symphonie des chrysanthèmes, de simples prolongements du texte, roman-creuset capable d’accueillir la totalité du réel, noyau fictif irradiant le décor et les gens1. Je scrute un moment les passagers tout en me disant : c’est dommage, personne ne m’a entendu. Il y a tellement d’échos invisibles entre les êtres, de ces questions-réponses qui se perdent dans les méandres des pensées. Il y a tellement de connexions à faire et qui se perdent dans le silence d’une voix unique qui ne saurait plus communiqué. Nymphe Echo condamnée à répéter inlassablement les mots des autres sans pouvoir exprimer les siens.

1 Péju, Pierre. La vie courante, p. 37


Les épisodes précédents ici.

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