Lecture: Ce coquin de Félix

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L’auteur

C’est en parcourant mon blog (L’écho scriptural) et en lisant ma chronique sur le recueil Avant terme de Serge Cazenave-Sarkis que Mickaël Auffray a eu envie de me solliciter pour écrire une chronique à propos de son nouveau recueil de nouvelles qui vient de paraître chez L’Échappée belle. Cette demande m’a beaucoup touchée par cet élan de partage et de résonances dont il est représentatif. Et puisqu’on est avant tout un lecteur avant d’être écrivain, je me suis empressée de lire son livre.

Et en parcourant sa biographie sur le site de son éditeur, je n’ai pu qu’être également sensible à ce hasard qui fait se rencontrer des résonances pas si hasardeusement que ça : Mickaël est en effet un mélomane passionné et la musique influence beaucoup son écriture (c’est perceptible notamment dans le rythme soutenu et emporté de ses textes). Mickaël Auffray a travaillé en industrie, a une formation de disquaire et est désormais enseignant. Pour ce curieux de la vie qu’il semble être, il était fatal que l’écriture vienne jouer près de son oreille sa douce mélodie. Il écrit des chroniques musicales et des nouvelles, Ce coquin de Félix est son premier recueil publié.

Je tiens à remercier Michael non seulement pour ce geste de partage qu’il a eu et aussi, et peut-être surtout, parce que j’ai pu découvrir une très belle plume et lire des histoires qui m’ont beaucoup touchée.

Ma lecture

Voilà un petit recueil (80 pages) qui recèle de grands moments. Ce coquin de Félix est un recueil de nouvelles dans la puissance m’a paru hétéroclite, oscillant entre nouvelles anecdotiques et nouvelles-fables, illustrant des réalités profondes et contrastées, des fables qui prennent pour témoin un homme, un animal, une communauté pour piquer là où le bas blesse et illustrer une vérité générale dans un retournement complet de situation comme dans la nouvelle-titre. Mais toutes les nouvelles sont entraînantes par le rythme et la plume résolument fine de l’auteur. L’ensemble du recueil semble tendre de manière assez explicite à révéler le caractère absurde que peut revêtir parfois la réalité aperçue à travers le prisme de notre perception. Ces nouvelles sont révélatrices d’une volonté de la part de l’auteur de révéler la pensée symboliste que peut avoir l’humain : ces images par lesquelles nous avons besoin de révéler le monde à notre psyché pour en saisir les contrastes, les illogismes et les profondeurs.

C’est pourquoi le narrateur de la nouvelle «Le lâcher-prise », culpabilisant de faire une sieste, s’endort près de son chat ronronnant et se réveille auprès d’un tigre qui parle. Tout est là, représenté de façon imagée et symbolique : ce syndrome actuel très présent dans notre société qu’est la nécessité d’une hyperactivité jusqu’à l’épuisement simplement parce que faire une pause c’est s’avouer vaincu, et ce tigre qui apparaît pour apprendre les rudiments à l’homme éternellement culpabilisant de ne pouvoir être surhomme. J’ai personnellement vu dans cette nouvelle une illustration flagrante de notre système sociétal actuel : le rendement à tout prix, l’efficacité de chaque instant, un Homme qui doit pratiquement combattre de compétitivité avec la machine et ne peut se permettre de se reposer, une sorte de lutte constante contre la fuite du temps (si je dors, je vais perdre un temps d’activité précieux) qui, lui, n’est pas nouveau. Mais ceci est ma lecture toute personnelle de cette nouvelle.

Ce qui est certain, c’est que la plume de Michael Auffray est toute aussi drôle qu’acérée. Certaines nouvelles se jouent d’un humour noir grinçant, comme la nouvelle-titre par exemple qui ouvre le recueil et nous happe dès les premières lignes. L’histoire, tout autant que la forme et le style, nous emporte d’emblée dans ce recueil loufoque et jouissif. Félix, bouffon du village dérangeant par ses perversions qu’il affiche sans vergogne, fait la risée du village. Ce n’est qu’après sa mort que les habitants du village commencent à regretter ses bouffonneries qui, même si elles étaient bien souvent déplacées, les faisaient au moins rire et leur donnaient d’autres sujets de conversations que la météo. C’est sans compter sur la twist-ending de la nouvelle qui nous ravit d’autant plus qu’elle constitue en une critique acerbe de la vie d’un village reculé dans lesquels les villageois passent leur temps à juger les autres par ennui, ou pour ne pas voir leur propre vacuité. La tonalité de cette nouvelle n’est pas sans rappeler la plume d’un Jean Teulé dans Mangez-les si vous voulez, tout aussi grinçant, le portrait acerbe d’une société embrigadée dans des traditions tout aussi vieilles que viles.

Un grand bravo aussi pour la nouvelle « Dignité en péril » qui est peut-être celle qui m’a le plus fait rire. Un personnage en retard pour passer des entretiens d’embauche finit par échouer, après diverses péripéties toutes plus cocasses les unes que les autres, dans un parc pour avoir une discussion avec un toucan qui lui offre une vision toute particulière du monde, pleine de sagesse et de relativisme :

–          « Le Toucanisme, la croyance en la transformation du Monde issu de mon inspiration.

–          Ça fait un peu culte de la personnalité votre truc. Et sur quel texte sacré vous appuyez-vous ?

–          Ah ah ah ! Les textes sacrés ! Ces absolus figés dogmatiques uniquement créés pour désaltérer cette soif de sens que chaque homme porte en lui. Ça te va comme réponse ? »

Bref, ce recueil est un florilège de personnages cocasses et profondément humains qui sont tracés d’une plume sûre et grinçante. L’auteur se joue de l’absurdité des situations tout en maîtrisant une langue élevée et fluide. Lire ce recueil, c’est aussi un peu se rire du monde qui nous entoure pour mieux le voir, c’est un miroir déformant tendu devant le lecteur qui pourra y trouver ce qu’il veut : du divertissement ou quelque chose de plus profond, peut-être ce topos de l’absurde qui conditionne la vie humaine.

 

Retrouvez cette critique sur le site des éditions L’échappée belle !

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