En cours d’ébullition (11)…

Alfons Mucha (Gallica)

Journal de bord de mon roman en cours d’écriture Echoes

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7 janvier 2015

J’ai enfin commencé le premier jet d’Echoes hier soir. Je tournais autour depuis trop longtemps (peut-être bien un an en fait), je repoussais l’échéance, ne me croyais pas suffisamment prête, pensais ne pas avoir suffisamment rassemblé les fragments, taillé les personnages, pour pouvoir m’y atteler. Je me frustrais, ne parvenant pas réellement à écrire autre chose si ce n’est quelques nouvelles ou des réécritures.

C’est bon aussi de se frustrer : on engrange de la haine en nous, une excitation ardente, on est à fleur de peau, peut-être alors plus réceptifs aux perturbations extérieures. Ça permet de laisser le temps à la matière qui sera la base du livre de s’agglomérer un peu.

Au début, ce n’est que de la poudre à laquelle, petit à petit, en réfléchissant à ce qu’on va écrire, en stockant des idées et des fragments, on ajoute un peu d’eau de temps en temps pour délayer. Mais au bout d’un moment, il y en a marre d’être patient, la préparation à reposer trop longtemps risque de devenir une boue pâteuse avec des grumeaux ; il faut qu’on y aille d’un coup, qu’on se lance et qu’on ajoute la dernière dose au mélange.

Ensuite, on ne cesse plus de touiller ce mélange jusqu’à ce qu’on estime (que le moi-écrivain estime) qu’on a finit le premier jet. Et lui se met alors en mode repos, il a fait son travail, à nous ensuite de donner corps et esthétisme à ce travail de gros œuvre.

Ainsi, hier soir, je me suis mise à ma table pour continuer de débroussailler mes fiches-personnages. Mais il y avait plein de blancs : bien sûr, me suis-je dit : il y a la base des personnages, un peu de leur essence première que je peux fonder avant de commencer à écrire mais comment décrire quelqu’un plus avant s’il n’a pas encore d’existence propre ? Et, pour qu’il existe, vive, parle, se meuve, il faut bien commencer à écrire, je verrais ce que cela donnera. Il n’est pas bon de trop chercher avant de se mettre à écrire véritablement, c’est comme se noyer dans des théories indépendamment de la pratique, ça ne donne pas grand-chose, on se croit plus intelligent parce qu’on connaît des choses mais ça n’a aucune utilité si c’est juste pour rester dans le monde des idées. C’est bien beau de déblatérer mais où on en est vraiment ?

Et puis, je commençais à m’ennuyer à faire tout ce travail préparatoire (que je vais continuer en parallèle bien sûr, un travail enrichissant l’autre) et c’est mauvais signe quand on se met à s’ennuyer de quelque chose qui nous anime d’habitude avec autant de passion, c’est signe qu’il y a une étape à passer, qu’il faut de l’action, c’est signe que la machine s’emboue. C’est comme le cerveau des personnes âgées : au bout d’un moment de ne plus faire marcher certaines régions du cerveau, la partie se dessèche et meurt. Alors il faut réagir aux premiers signes de faiblesses et remettre de l’huile de graissage.

Ça faisait longtemps que je n’avais pas jeté un premier jet avec autant de virulence : le poignet avait beau souffrir, je ne m’arrêtais pas. J’avais beau avoir une furieuse envie d’uriner, je ne l’écoutais pas. Il y avait des bruits autour de moi, dans les autres pièces de l’appartement, dehors, à travers la fenêtre en face de mon bureau, je n’entendais pas. Il ne fallait pas être interrompu, il fallait poursuivre sans relâche et laisser les mots se vider.

Au bout d’un certain temps, j’ai remarqué que la main ralentissait, les mots se dessinaient moins vite sur la feuille, les idées fusaient moins dans tous les sens et je n’ai plus su quelle phrase devait venir ensuite. Alors j’ai arrêté et j’ai repris conscience du monde environnant, de la lumière de ma lampe de bureau (ces lampes en verre vert qu’on voit dans les bibliothèques des films américains et qu’on actionne par une chaînette en métal), de sa chaînette qui ne cessait de se balancer de façon régulière et subreptice. J’ai observé la position qu’avait pris mon corps : tordu et normalement inconfortable pour un corps normalement constitué (mais ce qui avait eu lieu ici n’avait rien de normal, c’est extra-normal, en dehors de la normalité), sans que je m’en rende compte.

J’ai déplié les jambes, fait craquer mon dos, ait alors entendu le son de la télé provenant du salon. J’ai refermé le classeur, éteint la lumière derrière moi et ai rejoint le monde réel.

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