L’écrivain est un voleur ?

Je me suis remémoré un souvenir d’enfance qui me permet de m’élancer vers une réflexion d’ordre metaphysico-scripturale (je sais ce terme n’existe sans doute pas!)…

J’observais depuis quelques minutes ces stylos noirs à l’encre gel qui glissent si bien sur le papier. Je les regardais dans leur présentoir en plastique, dans leur case, au milieu de vingtaines d’autres cases, un patchwork de stylos de toutes les couleurs, mais j’ai toujours préféré écrire en noir. Noir sur blanc, tout est clair, bicolore, c’est le texte lui-même qui ressort, pas les effets d’esthétiques.

J’observais donc ces stylos, en prenais un, le tournais entre mes doigts, tâtais la partie rugueuse en caoutchouc permettant aux doigts de ne pas glisser sur le plastique lorsqu’on écrit. Je le soupesais puis le replaçais dans sa case jusqu’à ce que mes parents se postent dans mon dos en disant : « Allez, repose ça, on y va ».

Je n’ai jamais supporté de demander, et encore moins de réclamer, quelque chose, c’est vrai aujourd’hui, ça l’était déjà à cet âge : je faisais tout pour me faire comprendre, faire comprendre mes envies, mes demandes, mes questions, par le silence, les regards insistants, convoitant, mais jamais (ou extrêmement rarement puisqu’il ne faut jamais dire jamais) je ne prononçais une demande orale.

De toute façon, au ton de ma mère, j’avais bien compris qu’il n’était pas la peine de réclamer qu’on m’achète encore quelque chose (quelque soit le prix de cette chose, c’était pour le principe) puisque mes parents m’avaient déjà acheter un carnet de coloriage et que mon frère avait eu lui aussi son jouet, donc c’était normal que je n’ai rien de plus que lui, c’était équitable et c’était déjà bien. En tout cas, à ce moment, ces stylos me faisaient tellement envie sans que je n’ose pour autant demander qu’on m’en achète.

Tandis que mes parents payaient à la caisse, qu’ils me tournaient le dos, et que ma mère me demandait de sortir le caddie pour désencombrer le magasin, j’attrapais deux de ces stylos et les cachais discrètement dans un des sacs de course.

Je sortais avec le caddie pour me poster devant la vitrine, l’air coupable, essayant de dissimuler cette culpabilité en détournant les yeux tandis que le buraliste m’observait à travers la vitrine. Il avait sans aucun doute vu mon geste. Je compris qu’il était en train de le dire à mes parents puisqu’ils se retournèrent vivement vers moi, l’air fâchés et que mon père me rejoignit pour me disputer. Je redonnais les stylos au buraliste, ma mère me poussant dans le dos pour que je m’excuse. Je fus punie (on me priva de mon nouveau cahier de coloriage je crois) et me fis sermonner sur le vol et le crime.

C’est assez cocasse que je me souvienne de cette anecdote après tant d’années car elle n’a rien de bien exceptionnelle. Mais je crois que mon moi-écrivain doit penser que ce souvenir a une portée symbolique sur mon travail d’écrivain, non seulement révélateur de la fascination déjà que me procurait ce geste du stylo glissant sur le papier blanc, de cette odeur d’encre, mais, à moindre échelle, il révèle également le sacrifice social qu’il faut faire pour écrire : les choses qui « ne se font pas en société » n’ont pas de valeurs en ce qui concerne cet artisanat de l’écriture et un écrivain ne doit pas tenir compte de « ce qui se fait ou non » mais plutôt de ce qu’il ressent et du moyen de le déposer sur le papier sans entrave.

Je digresse peut-être un peu car je ne parviens même pas à expliquer moi-même cette dernière mise en parallèle, j’ai écris cela un peu de façon automatique… Faites-moi savoir si vous y avez compris quelque chose… Poursuivons…

Mais je crois que c’est aussi, et surtout, cette image de l’écrivain-voleur. Il pille des fragments de réalité pour les assembler dans un livre. Il vole à son entourage, dans l’actualité, dans d’autres œuvres, des fragments sans aucune forme de respect pour l’intimité ou les lois humaines, pour en faire un livre, et il considère qu’il n’a pas à s’en justifier : le résultat de son assemblage n’est légitimement plus ce qui appartenait à d’autres mais désormais sien pendant qu’il écrit son livre, avant qu’il ne le finisse (c’est-à-dire ne l’abandonne dans un stade d’avancement qu’il jugera ne pas devoir dépasser) et que le livre devienne indépendant de lui.

Bien sûr que l’écrivain vole ces bouts de réalité, bien sûr que tout ne sort pas de son imagination (l’imagination doit représenter peut-être 20 % du travail). Mais, tout d’abord, il ne vole pas sciemment – certains fragments sont imprégnés et ressortent sur le papier sans que la personne écrivant n’ai pu réaliser que ce fragment avait été répertorié par le moi-écrivain.

Ensuite, l’écrivain ne vole pas des vies entières, il ne vole pas des personnes de son entourage pour ce qu’elles ont d’intime ou de particulier, mais pour ce qu’elles ont justement de potentiel représentatif théorique et existentiel. Et ce sont des détails si infimes qu’ils ne pourraient être référencés à personne d’existant dans l’entourage de l’écrivain lorsque ce fragment est mélangé aux autres et que cet ensemble devient un livre.

Si l’écrivain est un voleur, c’est surtout lui-même qu’il pille. C’est en tout cas de cette façon que je travaille moi-même en suivant le même processus que lorsque j’intègre inconsciemment des fragments de ceux qui m’entourent: je prends des choses, des détails ou carrément des scènes de ma propre histoire, mais au fur et à mesure de l’écriture du roman, de la nouvelle ou du texte, ces fragments se désincarnent de moi: ils ne sont plus moi, ils ne me ressemblent même plus ainsi assemblés à d’autres fragments; ce à quoi ils ressemblent surtout, ce sont au personnage qu’ils concernent.

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