Pourquoi écrire?

Photo 088Voilà une question qui revient fréquemment dans la bouche de ceux qui n’écrivent pas lorsqu’ils rencontrent ou côtoient un écrivain et c’est tout naturel de la poser, il ne faut pas la prendre à la légère. Les gens sont curieux de cette activité car ils voient aussi  l’implication, l’énergie, la philosophie de vie (une sorte de discipline tout cela) qu’elle impose à la vie d’un écrivain ou que l’écrivain s’impose pour pouvoir écrire.

Mais c’est tout autant une question à laquelle il est difficile de répondre de façon claire. Il y a tellement de raisons d’écrire et bien souvent, on pourrait répondre: « et pourquoi ne pas écrire ? ». Les gens répondent avec humilité qu’ils ne sont pas doués pour cela, qu’ils n’ont pas la fibre ou la sensibilité nécessaire, pas le temps, qu’ils ne sauraient pas quoi dire, mais, je pense que chacun a quelque chose à dire ; ça ne fait certes pas de chacun un écrivain mais ces raisons me paraissent plutôt être des déconvenues.

Car en vérité, écrire est question de volonté et de travail. Il ne faut pas croire qu’on ne peut pas écrire, si on en ressent l’envie, le besoin, la nécessité, la volonté, alors pourquoi pas? Au début, on écrira des choses peut-être plates ou avec un style déplorable mais c’est comme tout travail, ça demande du temps, de l’énergie, un exercice quotidien et de la rigueur. La question qu’il faut surtout se poser, c’est: est-ce que je veux m’engager dans cela, est-ce que j’en ai le courage et la volonté et surtout l’envie ? Si oui, alors il faut y aller à fond, humblement, en acceptant d’avance les erreurs et les ratures et savoir que même Balzac, après des années d’expériences, remplissait des feuilles et des feuilles de mots pour finir par les raturer en entier.

Mais, comme dit Martin Page, il ne faut pas se défiler devant cette question:

Je ne sais pas pourquoi j’écris. Ou plutôt j’ai trop de réponses. J’écris pour me rendre justice. J’écris pour réparer, pour panser, pour guérir. J’écris pour m’appartenir, pour dessiner une vie qui me ressemble, et des pensées qui seront miennes. J’écris pour parler aux autres, inventer un chemin où nous pourrons nous rencontrer. J’écris pour le plaisir de faire concurrence à la réalité, pour récupérer le monde et lui donner une autre direction. J’écris pour que l’on m’aime aussi. Et impressionner ceux que j’aime, celle que j’aime. J’écris pour dédramatiser mes blessures, pour transformer le malheur en joie, et la mort en vie, par résilience, esprit de contradiction, par révolte. J’écris parce que cela m’amuse. J’écris pour découvrir des choses que j’ignore et qui pourtant sont moi, pour être le premier spectateur, lecteur, d’histoires nouvelles, d’idées qui fleurissent, et pour en prendre soin. J’écris pour ne pas sombrer, pour résister à la chute. J’écris pour donner du plaisir. J’écris pour ajouter des choses à la réalité, pour donner naissance et participer à l’embellissement du monde. J’écris pour envoyer des cartes postales, ce que sont les livres, à ceux qui voudront bien être mes correspondants. J’écris pour remplacer du rien par quelque chose. (Pit Agarmen – Genèse d’un roman, p. 8)

J’aurais aimé écrire cela moi-même car presque tout est là. S’il faut absolument trouver des raisons à l’écriture, c’est pour ces choses dont il parle : reconstruire son passé, se trouver soi-même, communiquer avec les autres, découvrir le monde, être le premier lecteur d’une histoire qui découle de nos propres doigts, passer de l’état de fantôme à celui d’un être agissant qui a trouvé sa place dans la société, se trouver une utilité, poser des questions ouvertes et ne jamais avoir de réponse définitive et ainsi rester ouvert, rendre ses mots, et ceux de ceux qui nous ont côtoyer surtout, immortels, laisser une trace, rester ouvert au monde et aux autres car les voir chaque fois, sous la plume, devenir autre chose, révéler des choses essentielles ou anodines, participer au monde et assister à sa transformation dans ses détails, rendre hommage à ceux que nous avons lus et qui nous ont pétris dès le plus jeune âge… ; il y a tellement de raisons d’écrire que la question ne peut avoir de réponse définitive.

Il y a aussi toute une histoire personnelle de la raison d’écrire en chaque écrivain, qui est relié à sa propre histoire, à cet assemblage d’expériences qu’il est, des expériences que chacun peut faire lui-même dans sa vie mais sans qu’elles ne se retrouvent toutes assemblées exactement de la même manière chez telle ou telle personne.

Comment ai-je moi-même commencé à écrire? Et pourquoi?

Je ne me suis jamais posé la question tandis que je lisais des auteurs classiques dès le plus jeune âge, en les mêlant aux auteurs contemporains tout aussi louables et importants ; je ne me suis jamais posé la question en regardant des films, en entendant des mots, des phrases, des dialogues qui me trottaient dans la tête pendant des jours et que je réfléchissais sans cesse ; en apprenant les paroles de chansons par cœur parce que je sentais qu’elles me parlaient à moi et à personne d’autre ; ou lorsque je dessinais pendant des heures en silence sur la table de salon ; je ne me suis jamais posé la question lorsque j’ai commencé à écrire des histoires vers l’âge de dix ans en écoutant mon album préféré de l’époque « Plus de peur » qui compilait des musiques de films d’horreur et que je laissais ma main courir sur la feuille pour écrire instinctivement une histoire en fonction des émotions que je ressentais à l’écoute de ces musiques ; je ne me suis jamais posé la question lorsque j’ai commencé à tenir un journal intime à peu près au même âge ; ni lorsque j’ai écris mon tout premier texte construit et en ayant conscience que ce ne serait pas seulement pour moi mais à destination de quelqu’un, un lecteur, des amis tout du moins ; je ne me suis pas posé la question lorsque assise sur la large gouttière de zinc à la fenêtre de ma chambre qui surplombait le quartier depuis le quatrième étage et que j’ai imaginé quelqu’un en train de me regarder dans l’immeuble d’en face, que je suis revenue dans ma chambre et que j’ai commencé à écrire ce qui deviendrait, des années plus tard, ma première nouvelle ;  je ne me suis pas posé la question lorsque j’ai commencé à écrire des fragments de souvenirs et qu’ils devenaient finalement sur le papier autre chose que des souvenirs, c’étaient des récits et ces récits par lesquels je voulais fonder ma propre histoire, m’approprier mon passé ; je ne me pose jamais la question tandis que je suis tout le temps en train de réfléchir ou d’analyser ce qui m’entoure, de jouer du regard dans un constant va-et-vient entre extérieur et intérieur ; je ne me la pose jamais lorsque je m’installe à ma table pour écrire et que je ne sais même pas encore quel va être le premier mot ; je ne me la pose jamais lorsque je fixe le paysage qui défile à travers les larges vitres du bus en écoutant de la musique et que je pense à une scène pour mon roman en cours…

Bref, je ne me pose pas la question car l’écriture est imbriquée dans ma vie depuis très longtemps et parce que je lui ai donné de l’importance, parce que j’ai senti qu’elle avait toute une vie à m’apporter, qu’elle pouvait aussi être ma vie, et que j’ai toujours eu pour elle la plus grande volonté, la plus grande des assiduités, parce que c’est tout simplement cela qui me fait vivre, me rend vivante, m’a appris à m’accepter, à m’ouvrir au monde et à y vivre parmi les autres, et parmi les morts, dont je lis les mots chaque jour.

Et on écrit.

C’est l’inconnu qu’on porte en soi : écrire, c’est ça qui est atteint. C’est ça ou rien.

On peut parler d’une maladie de l’écrit.

Ce n’est pas simple ce que j’essaie de dire là, mais je crois qu’on peut s’y retrouver, camarades de tous les pays.

Il y a une folie d’écrire qui est en soi-même, une folie d’écrire furieuse mais ce n’est pas pour cela qu’on est dans la folie. Au contraire.

L’écriture c’est l’inconnu. Avant d’écrire on ne sait rien de ce qu’on va écrire. Et en toute lucidité.

C’est l’inconnu de soi, de sa tête, de son corps. Ce n’est même pas une réflexion, écrire, c’est une sorte de faculté qu’on a à côté de sa personne, parallèlement à elle-même, d’une autre personne qui apparaît et qui avance, invisible, douée de pensée, de colère, et qui quelquefois, de son propre fait, est en danger d’en perdre la vie.

Si on sait quelque chose de ce qu’on va écrire, avant de le faire, avant d’écrire, on n’écrirait jamais. Ce ne serait pas la peine.

Écrire c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait – on ne le sait qu’après – avant, c’est la question la plus dangereuse que l’on puisse se poser. Mais c’est la plus courante aussi.

L’écrit ça arrive comme le vent, c’est nu, c’est de l’encre, c’est l’écrit, et ça passe comme rien d’autre ne passe dans la vie, rien de plus, sauf elle, la vie. (Marguerite Duras, Écrire, p. 64-65)

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