Carnet de citations

Pendant l’adolescence, j’allais partout accompagnée toujours d’un gros sac à main lourd et encombrant. Outre le portefeuille, les lunettes de soleil en été, les gants, les cigarettes, etc, ce qui l’alourdissait surtout était un carnet pour écrire, le livre en cours de lecture, un carnet de citations et un petit carnet intitulé « Mon carnet rouge » que j’avais eu en cadeau chez mon libraire.

Je n’achetais pourtant pas de livre tous les jours mais j’aimais avoir ce carnet rouge à portée de main dans lequel s’allongeait ma liste de livres à lire, et qui révélait également les livres lus (puisque ceux-ci étaient rayés en rouge). Je le sortais parfois de mon sac pour relire les titres s’offrant à moi comme autant de microcosmes à conquérir, dé découvertes, de potentialités, animée par cette vanité adolescente de croire  que tout est à portée de main, que je me trouvais dans un immense champ de fleurs où je n’avais qu’à allonger le bras pour en cueillir une. Je me disais : « j’ai toute la vie pour les lire, mais je veux en lire le plus possible, le plus vite possible, maintenant ». Je voulais absorber indéfiniment, insatiablement.

Cet empressement de la jeunesse relève, par certains côtés, d’une anticipation visionnaire car j’avais raison de me hâter: l’adolescence passée, ce carnet et les titres de livres qu’il contenait, ne me parlèrent plus. Je fis des recherches sur ces titres, pour prendre à nouveau connaissance de l’histoire, de l’auteur, de ce qui m’avait attirée vers ce livre, mais l’étincelle, l’envie de me lancer dans la lecture de ces livres, n’étaient plus. Adulte, je lisais désormais d’autres choses, sans aucun doute plus réalistes, plus ancrées dans la trivialité, moins fantasmagoriques.

Lorsque je me décidais à jeter ce carnet, quasiment vide, dont seules peut-être les cinquante premières pages étaient gribouillées de noms divers, et désormais anonymes pour moi, j’hésitais pourtant, la main tenant le carnet suspendue au-dessus de la poubelle, car c’était cette part à jamais inconnue de moi dont je m’apprêtais à me séparer définitivement. Je ne lirais sans doute jamais ces livres, je ne me souviendrais sans doute jamais avoir eu un intérêt pour tel ou tel titre : c’était aussi accepter que mon adolescence soit pleinement révolue, que j’en sois d’une certaine manière la résultante mais pourtant une toute autre personne. A l’épreuve du temps, je perdais cette part de magie, cette vanité de croire qu’on peut englober le monde. C’était jeter ma croyance en l’éternité.

Je reposai finalement le « carnet rouge » dans la boîte de mes objets souvenirs, quitte, peut-être, à ne jamais la rouvrir, mais au moins resterait-il là, physiquement, vestige symbolique de mon passé. Car, même si je ne croyais plus à l’éternité, c’était bon de garder quelque chose qui puisse me rappeler qu’un jour, j’y avais cru.

Il en fût tout autre de mon carnet de citations (ou plutôt de ces nombreux carnets de citations qui se multiplièrent pendant l’adolescence jusqu’à aujourd’hui). Citations de livres lus, parfois un très long passage du livre que je recopiais à la main avec soin, ou d’autres fois juste une phrase, citations de paroles de chansons, citations de films… Je passais des dimanche après-midi entiers à remplir mes carnets de citations, assise sur le canapé, la famille évoluant autour de moi qui demeurait immobile à dialoguer avec ces auteurs, ces chansonniers, ces cinéastes, vivants ou morts, déconnectée de ce qui pouvait se passer dans l’appartement. Je passais aussi beaucoup de temps à écouter des chansons, seconde par seconde, pour écrire les paroles dans mon carnet (internet n’était pas encore un réflexe et ç’aurait été de toute façon trop facile) ou encore à me repasser des extraits de mes films préférés, la main droite occupée à écrire, l’index de la main gauche sur le bouton « pause » de mon magnétoscope pour capter les voix-off, les dialogues, les reproduire mot à mot sur mon carnet de citation; j’en passais également du temps à traduire les paroles de chansons de mes groupes de rock préférés de l’époque. Cette technique me permettait également d’apprendre certaines citations par cœur, ou au moins d’en retenir certaines tournures, certains ensemble de mots.

Ces carnets de citations n’ont rien d’anodin et révèlent beaucoup de choses sur la personne qui le tient: ils parlent de ses lectures, et donc des livres que la personne a choisit de lire (parce que le livre, l’histoire, une phrase feuilletée pour se décider à l’acheter l’avait interpellé, parce que déjà, avant d’avoir commencé à lire ce livre, la personne savait que ce livre avait été écrit pour elle et pour cet instant précis, cette rencontre), ces carnets de citations parlent donc également de l’état d’esprit de la personne à cet instant, de ce qui a pu l’amener à être attiré par ce livre, ils parlent également de ce que peut ressentir la personne lors d’instants fugaces ou de façon plus pérenne.

Car, si nous faisait le test de faire lire le même livre à plusieurs personnes en leur demandant de relèver les citations qu’elles tireraient de ce livre, certaines citations se recouperaient peut-être (parce que certains fragments de texte relèvent de l’humain, de quelque chose d’universel) mais, pour la plupart, les extraits choisis seront différents pour chacun, et peut-être que s’ils l’avaient lu à un autre moment, elles auraient été également autre. Car un livre nous parle d’un instante, cet instant de vie dans lequel nous sommes et qui ne sera plus tout à fait le même dans quelques semaines, quelques années, voir même quelques jours, mais dont nous nous souviendrons par l’intermédiaire d’un livre qui nous fera dire tout à coup: « oui, ça me rappelle cet instant que j’ai vécu ».

Nous sommes les représentations d’un assemblage d’instants fugaces contenus dans un corps qui, chaque minute, vieillit un peu plus. Et certains extraits des livres que nous lisons nous révèlent tout à coup exactement ce que nous sentons être en train de vivre actuellement, ou exactement ce que nous avons vécu, peut-être pas exactement en fait: avec des mots différents, avec une perception différente, et c’est ça qui est intéressant, car ça nous permet de prendre du recul, de prendre en considération une autre perception que la notre, étriquée dans notre propre conscience: on se dit: « oui, je n’avais pas vu la chose sous cet angle », ça nous permet de relativiser, d’essentialiser nos « petits » événements de la vie.

Mes carnets de citations donc ne m’ont jamais quittés, au grand dame de mon compagnon qui trimbale les cartons de carnets dans les déménagements et peste parce qu’ils pèsent vingt kilos chacun; il râle, juste pour la forme, parce qu’il sait que c’est important pour moi et il le comprend. Ces carnets de citations s’empilent encore aujourd’hui dans mon coffre à trésors dont ils sont l’essence, la base. Sans ces quelques mots volés ça et là au cours de mes lectures, je n’écrirais pas aujourd’hui et je ne serais pas non plus la personne que je suis aujourd’hui. Si je les reprends dans l’ordre chronologique, c’est aussi mon parcours de lecteur, mon parcours de vie, ils révèlent toutes les phases, tous les états par lesquels je suis passée. Ils ne sont jamais restés suspendus au-dessus de la poubelle pendant quelques secondes d’hésitation.

Et cette semaine, pour un aspect pratique autant que pour le plaisir de me replonger dedans, j’ai décidé de les transcrire dans un fichier Word, une liste à jamais non-exhaustive de tous ces mots que j’ai croisé. Pour le moment, le fichier fait 83 pages, je compte bien qu’il s’enrichisse encore de ces nombreuses épiphanies de lecture, de ces nombreux moments de fulgurance ressentis au plus profond de mon ventre lorsque je lis un passage de livre qui me touche tout particulièrement ou fait écho en moi.

En retraçant mon parcours de citation, ce sont aussi des souvenirs qui me reviennent: ces contextes dans lesquels j’ai lu tel ou tel livre, ces extraits que j’ai partagé avec tel ou tel ami, ces moments où nous les récitions par cœur, les endroits précis où je les ai lu (ce fauteuil, ce canapé, ce banc face à la Loire en sortant de la bibliothèque municipale, etc). Ces citations sont toutes autant gorgées de souvenirs que de ce qu’elles m’évoquent aujourd’hui, avec un autre regard, après d’autres expériences vécues, elles me parlent d’une façon différente et ça me touche toujours autant, peut-être pas au même endroit précisément que la première fois que je les ai lus. Et je pense aussi aux personnes qui m’entourent et auxquelles telle ou telle citation pourrait parler précisément en ce moment, précisément parce que je pense qu’elle en a besoin.

Bien sûr, c’est dommage de dématérialiser ces carnets de citations (je les garderais pourtant aussi sous forme manuscrite, désolé d’avance pour les futurs déménagements) parce qu’il n’y a plus l’écriture, l’évolution même de la graphie, la transformation qu’elle révèle mais je ne pourrais pas me balader quotidiennement avec des carnets de citations de 83 pages dans mon sac, c’est tellement plus pratique quand c’est sur une clé usb…

Une réflexion sur “Carnet de citations”

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