Lecture: La Transparence des choses – Nabokov

Ma lecture

Je viens de finir la lecture de La Transparence des choses (Transparent Things, 1972) de Nabokov. Selon moi, c’est un livre qu’on lit moins dans pour entrer dans une histoire que par la question existentielle qu’il pose (un grand livre pose toujours une question existentielle sans pour autant y répondre, il s’agit d’une porte ouverte non d’une littérature de prescription) : s’il fallait que je résume ce qui est raconté, je ne suis même pas sûre que je le puisse… Il y a un personnage écrivain qui raconte trois souvenirs importants de sa vie, et notamment son idylle unilatérale avec une femme froide et volatile. La quatrième de couverture dit : « Alors que le taxi qui l’a amené de Trux à Witt s’arrête devant l’hôtel Ascot, Hugh Person, éditeur américain entre deux âges, évoque ses trois séjours précédents dans cette minable station des Alpes suisses. Le premier, dix-huit ans plus tôt, a été marqué par deux événements tout aussi lugubres dans son souvenir : la mort de son père et sa première expérience sexuelle (avec une prostituée). Quelques années plus tard, invité à se rendre une deuxième fois en Suisse pour travailler avec un écrivain célèbre, Mr. R…, Hugh rencontre Armande, fille capricieuse d’un architecte belge et d’une Russe exilée, et tombe éperdument amoureux d’elle. Un meurtre, de nombreux cauchemars, une fructueuse entrevue avec un psychiatre et quelques incendies réels ou rêvés complètent la trame de ce voile transparent à travers lequel brille le passé… ». C’est bien faible pour décortiquer les différentes couches qui cachent la transparence des choses dans ce roman. Dans son essai Nabokov ou la cruauté du désir : lecture psychanalytique, Maurice Couturier écrit : « Nabokov a une confiance sans bornes en sa capacité à débusquer les faux-semblants ; il sait le fin mot des désirs humains, lesquels se dissimulent derrière une infinité d’écrans plus ou moins légitimés par la société, il s’ingénie à nous faire découvrir les mille et une facettes des choses tout en nous invitant à ne pas nous laisser piégés par les préjugés, les religions, les philosophies ou les modes intellectuelles de tout acabit » [Maurice Couturier, Nabokov ou la cruauté du désir : lecture psychanalytique, Editions Champs Vallon, 2004, p. 328].

Peut-être est-ce moi qui n’ai pas porté beaucoup d’intérêt à l’histoire en elle-même ou peut-être était-ce la volonté (en ce cas donc accomplie) de Nabokov, tant je me suis laissée happer par le flux existentiel qui traverse ce court roman (157 p.). Car ce qui est dit là, à travers le personnage, c’est un état de vie humain, quelque chose d’universel. Le titre montre bien l’importance de cet état : le personnage – que Nabokov a choisi d’appeler justement Person ( il n’est personne en particulier mais bien une essence de vie) – révèle le caractère fuyant et insaisissable de la vie. Il va au-delà des apparences dans un constant brouillage entre la personnalité floue de Person et celle du narrateur/auteur : les deux points de vue se confondent bien souvent dans un « je » (jeu) empirique. Et, le plus souvent, c’est d’ailleurs le narrateur qui établit l’aspect matériel des choses tandis que le personnage révèle ce qui se cache derrière les choses. Ce qui m’a happé immédiatement, ce sont aussi les fulgurances de flux existentiels, ces envolées poétiques à partir de détails que la vision du personnage décortique sur l’instante. Nabokov explicite le système de personnage/entité à la fin du roman : « Toute sa vie, nous avons plaisir à le noter, notre Person avait éprouvé la curieuse sensation […] qu’il existait derrière lui – quasi à son épaule – un inconnu plus grand, incroyablement plus sage et plus fort que lui, qui lui était moralement supérieur. C’était en réalité son principal « compagnon ombral » […] et nous ne nous serions pas donné la peine de parler de notre cher Person s’il n’avait été suivi de cette ombre transparente » (p.149). Ce dédoublement de la personnalité, cette fragmentation de l’être n’est pas sans rapport avec ce dédoublement dont parle de nombreux écrivains (et que je crois moi-même profondément) entre la personne qui est en train d’écrire physiquement et cette entité qui utilise sa main pour lui dicter ce qui est à écrire, une sorte de possession donc, qui dépasse la personne, ne se borne pas aux limites d’un corps ou d’une conscience mais englobe quelque chose de plus d’universel, est une evanescence.

Ce roman, lorsque nous le refermons, nous laisse déstabilisés, désincarnés, comme si nous avions, avec Person, traverser la transparence des choses pour nous désolidariser de la matière.

L’auteur

Vladimir Nabokov (1899-1977) est un écrivain (romancier, poète, traducteur et critique littéraire) russe surtout connu pour son roman Lolita qui défraya la chronique à sa parution puisqu’il met en lumière la relation passionnelle et hautement sensuelle de Humbert Humbert pour une lolita de douze ans. Pour se présenter, Nabokov dira : « Je suis un écrivain américain, né en Russie et formé en Angleterre, où j’ai étudié la littérature française avant de passer quinze années en Allemagne. Je suis venu en Amérique en 1940 et j’ai décidé de devenir citoyen américain et de faire de ce pays mon foyer », c’est dire le nombre d’influences et de fragments divers qui ont pu influencées la plume de cet écrivain.


Vladimir Nabokov, La Transparence des choses, Ed. Gallimard, Folio, impr. 2002, cop. 1972, 157 p.

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