Comment oses-tu te faire appeler « écrivain »?!

En lisant cet article d’enviedecrire.com, je me suis encore une fois (car ce n’était pas la première fois bien sûr, c’est un questionnement assez récurrent chez tous les écrivains) demander pourquoi on a si souvent peur du mot: écrivain. Il m’est déjà arrivé de croiser des personnes qui ont entamé une conversation avec moi en me demandant si, puisque j’avais l’air expérimentée dans l’écriture, je pouvais lire un « petit » texte qu’ils avaient écrit vite fait, juste pour savoir ce que j’en pense. Je réponds d’abord que j’ai ma propre expérience de l’écriture et que ce n’est pas parce que je me présente comme écrivain que je suis apte à évaluer ou non le travail d’autres – qui serais-je pour le croire? – mais qu’on avance toujours plus loin en partageant nos expériences avec d’autres plutôt qu’en se gaussant d’en avoir une grosse dans le remous de la baignoire tout seul. L’écriture se fait d’abord dans l’antre cloitrée que s’est choisi l’écrivain (grotte, grenier ou simplement bureau douillet) mais le vrai travail commence à partir du moment où on confronte ce qu’on a écrit au monde et qu’on récolte les impressions et critiques de nos lecteurs; en général, à ce moment-là, l’intégralité du livre pratiquement est à reprendre mais cette étape nous a permit d’avoir une certaine prise de distance sur ce qu’on a écrit et d’ouvrir l’histoire à quelque chose d’universel qui puisse toucher d’autres personnes que nous (si ça n’est pas le cas, c’est que c’est raté et qu’il va falloir encore peut-être des dizaines de réécriture complètes avant de pouvoir partager – lorsqu’il lit, le lecteur ne cherche d’autre reflet que soi-même et non celui de l’auteur). Alors c’est un questionnement que je veux partager aussi avec ces écrivains qui n’osent pas s’attribuer ce terme pour parler d’eux-mêmes…

Il semble se dégager de ce mot une aura presque mystique, il ne semble être attribuable qu’à des écrivains connus et/ou largement publiés. Pourquoi avoir peur de ce mot? Souvent, quand on parle de notre écriture autour de soi, les gens contournent l’appellation directe. Cela m’arrive de moins en moins – puisque « j’ose » m’afficher de plus en plus comme écrivain – mais pendant longtemps, on disait « Justine écrit un peu », « c’est son passe-temps », « elle s’amuse à écrire » ou on utilisait le terme « auteur » entre guillemets pour bien marquer que cette Justine n’était pas un « vrai » auteur; je n’osais pas encore répondre à cette époque, mais de quel droit eux osaient-ils minimiser, oblitérer, cacher le mot? Pourquoi le contourner?

Au final, ce n’est pas vraiment de leur faute, c’est une sorte de  conditionnement par le cliché, on ne réfléchit pas forcément à ce que signifient les mots que nous utilisons. Les mots sont quelque chose de très personnel finalement, quand on prend le temps de les réfléchir un peu, mais avant tout, ils se sont aussi gorgés de tout ce qu’on a pu entendre à son propos: « être écrivain, c’est être publié chez Gallimard, dans la collection blanche prestigieuse », celui qui n’est pas concerné par ce cas de figure mais qui s’identifie clairement comme écrivain suscite alors des oppositions: « tu n’es pas vraiment écrivain, tu ne fais que t’amuser, tu n’es pas publiée donc pas officiellement reconnu comme écrivain par un professionnel », ce discours étant bien sûr contenu dans de simples guillemets: oui, c’est ça oui, tu es « écrivain ». On passe pour celui qui pisse plus haut que son c**, on passe pour quelqu’un de péremptoire qui a une telle estime de soi et de ce qu’il écrit qu’il ose se faire appeler écrivain et donc se comparer à un Victor Hugo. Qui a dit que ce mot devait seulement s’utiliser dans cet ordre de grandiloquence ? – et même si un écrivain a toujours besoin d’une certaine dose de confiance en lui, d’un certain orgueil, pour pouvoir écrire.

Revenons à la base de la définition objective: « écrivain: personne qui compose des ouvrages littéraires » nous dit Larousse, « personne habile dans l’art d’écrire » nous dit le CNRTL. Bref, qui a parlé de hiérarchie, de comparaison, de pédanterie? Qui passe pour pédant finalement? Celui qui contourne le mot ou celui qui l’utilise? Laissons les mots avoir leur propre usage, il ne nous demande pas qu’on lui bourre le crâne avec des a-priori sociaux.

Mais un écrivain est, au choix, un « auteur », un « romancier », un « écrivant », un « écriveur », « quelqu’un qui écrit des livres », et parfois un « écrivain ». Ça tient à deux choses, je crois. Écrire est un art qui paraît accessible à tous. Après tout, il suffit d’un papier et d’un stylo, et tout le monde écrit: acteurs, personnel politique, sportifs, entrepreneurs. En conséquence, l’écriture a perdu en noblesse […]. On n’ose plus dire qu’on est écrivain. Ensuite, le poids de l’histoire littéraire dans ce pays effraye, ou plutôt disons que l’histoire littéraire y est largement utilisée pour inhiber la liberté des écrivains. Certains affirment qu’ils ne voudraient pas se comparer aux maîtres anciens. Mais par quelle folle circonvolution en arrive-t-on à croire que se dire écrivain ce serait se comparer à Flaubert? Ça n’a aucun sens, autre que de nous interdire d’utiliser ce mot. Et ça marche. Martin Page, Manuel de survie et d’écriture, ed. du Seuil, 2014, p. 16

Parce que s’afficher en tant qu’écrivain, dans le langage social collectif, s’apparente à une pédanterie lorsqu’on n’est pas Flaubert (ou pire: quelque Levy ou Musso – oui, bien sûr, ce sont des auteurs, quant à parler de la qualité littéraire, c’est encore une autre histoire sur laquelle je ne m’étalerais pas dans cet article…). Sans pour autant me comparer à Flaubert, je ne vois pas pourquoi moi qui pense à mon écriture en cours ou à mes personnages dès le matin, moi qui passe des heures enfermée à écrire des nouvelles, un roman, des fragments, moi qui travaille sans cesse à l’écriture tout au long de la journée (que ce soit en marchant, en parlant, en lisant, en me perdant dans la contemplation d’un paysage qui défile à travers la fenêtre du bus,…), moi pour qui l’écriture est un compagnon, un amant, un ami éternel, un enfant, pourquoi ne pourrais-je pas utiliser ce mot pour me définir? Je ne suis pas un auteur publiée, je ne fais pas parler de moi dans la presse people, je n’ai pas même de support matériel appelé « livre papier » que je puisse présenté, je n’ai pas vraiment de preuve matérielle à montrer en définitive, sauf qu’il y a ça: mon écriture: un recueil de nouvelles terminé, un roman qui sera bientôt terminé après une dernière coupe, et tous ces autres projets dont le dossier s’épaissit peu à peu, et que fais-je chaque jour sur mon bureau noir, éclairé d’une lampe à l’ancienne, perturbant le silence de la pièce par le grattement convulsif de mon stylo sur le papier? J’écris. Je crée des personnages, je leur dessine des histoires. J’écris des fictions ou des réflexions. Je retravaille une phrase jusqu’à ce qu’elle prenne la teinte de l’usure (je préfère cette teinte plutôt que le neuf).

Je suis écrivain.

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