#Extrait 61

Au bout d’une heure, Sean a fait sa sélection, il est certain que ça fera plaisir à Lise. Il tend le paquet au vendeur qui fait défiler la pile de disques sous ses yeux.
– Eh bien, c’est une belle sélection ça ! C’est surprenant comme choix pour quelqu’un de votre âge !
– J’ai eu un bon prof, répond Sean amusé. Tant qu’on y est, vous n’auriez pas l’original de Meddle à tout hasard… ?
– Ah ah, Echoes ! J’écoutais ça quand j’avais votre âge. Malheureusement non, pas en version originale.
– Tant pis.
Le vendeur commence à faire ses comptes à la calculatrice puis stoppe tout à coup.
– C’est bien de connaître des classiques comme ceux-là pour un jeune. Je crois qu’il faut connaître aussi ce qui s’est fait avant. Je dis pas qu’il faut pas écouter de trucs contemporains mais…
– Je suis d’accord. Et puis, de toute façon, la musique ça n’a pas d’âge.
– Exactement ! J’ai l’impression… Coupez-moi si je me trompe… que les nouvelles générations sont moins curieuses de ce qui a pu exister avant eux. Ils se cantonnent trop à leur propre époque sans remarquer les échos qu’il peut y avoir avec d’autres époques.
Ils échangent un sourire.
Sean sort de la boutique avec les vinyles sous le bras. Certains sont pour lui, bien sûr, il n’a pas pu s’en empêcher.


Dans cette série #Extrait, je partage avec vous des cours extraits de mes écrits, que ce soit nouvelles (isolées ou dans un recueil), romans (écrits ou en cours), essais, fragments… Ici, c’est un extrait de mon roman Echoes.

Jeu de strates

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Photo by Marcus Dall Col on Unsplash

Combien de phases d’écriture peut-il y avoir ! Je parle souvent de la phase de premier jet puis de celle de la réécriture mais à l’intérieur même de ces différentes phases : d’innombrables strates. Différentes étapes de premier jet (car tout ne vient pas d’un coup en même temps, arrêts, reprises, entrecoupés par des phases de réécriture morcelées), différentes réécritures (pour la forme, le fond, l’harmonisation, l’appropriation, relecture et ratures pour revenir finalement à la phrase initiale). Je ne sais pas si cela est vrai pour tous les écrivains, je le crois cependant. Peut-être pas tous mais en tout cas ceux qui, comme moi, sont éparpillés et s’assemblent au grè des échos, donc pour beaucoup en vérité.

#Extrait 60

C’est souvent lorsqu’elle s’offre une marche dans les rues de la ville que Marthe trouve des sources d’aspirations car il lui suffit de descendre simplement dans la rue, de se noyer au mouvement des passants pour être au cœur de la vie humaine et l’observer. Voilà pourquoi Marthe est profondément citadine : la campagne ne revêt pas suffisamment de possibilités de croiser des gens, il n’est pas possible d’observer les relations sociales qui les tissent entre eux, de même que de baigner dans cette effervescence humaine étourdissante – pour elle qui est si vide – qui est, pour Marthe, synonyme de ville et de vie, de vivacité, d’activité, d’hyperactivité, de bouillonnement, d’émotions jaillissant en tous sens. Elle ne pourrait pas se passer de ce bouillonnement trop longtemps, quand bien même elle y soit étrangère. Et même s’il est certes parfois source de stress et de fatigue (suractivité, concentré d’émotions diverses dans une seule rue, nécessité de dominer son empathie), parfois dévastateur même, mais ô combien vivifiant, comme une plongée au cœur de l’humain dans toutes ses nuances, bienfaisantes et destructrices, tout comme la vie.


Dans cette série #Extrait, je partage avec vous des cours extraits de mes écrits, que ce soit nouvelles (isolées ou dans un recueil), romans (écrits ou en cours), essais, fragments…

Ici, il s’agit d’un extrait de mon roman Echoes

#Lecture: Le Club des incorrigibles optimistes

Le Club des incorrigibles optimistes

Il y a des petits livres (de par leur taille) que l’on côtoie peu de temps mais qui laissent pourtant un puissant souvenir de lecture, et il y en a d’autres, beaucoup plus volumineux, qui nous accompagnent durant un temps (selon la vitesse de lecture, et le temps qu’on se laisse pour rester encore un peu à ses côtés, un temps variant donc de quelques jours à quelques semaines) et dont l’histoire et les personnages s’impriment à nos côtés dans notre quotidien, forment un souvenir de lecture plus intime peut-être. Le Club des incorrigibles optimistes est de ces gros volume (700 pages) qui nous accompagnent un temps et dont les personnages se gravent de manière indélébile dans notre mémoire comme des personnes que nous aurions réellement connues.

La lecture, c’est d’ailleurs l’un des leitmotivs du personnage principal de ce livre, Michel, qui dévore les livres les uns à la suite des autres, entreprend de lire toute l’œuvre d’un auteur, et ce même en marchant sur le chemin du lycée Henri-IV où il est étudiant pendant les années 60.

Histoire inspirée de la vie de l’auteur ? Je ne sais pas et je ne vois pas trop l’intérêt de vérifier. L’intérêt réside avant tout dans cette fresque qui retrace, dans ses nuances et sans manichéisme les années 50-60 en France à travers le parcours initiatique et les rencontres que Michel, cet adolescent de 12 ans (au début du livre), vit le temps de son adolescence dans cette France d’après-guerre (39-45) et ses conséquences encore très présentes, marquée par la guerre d’Algérie et l’immigration. C’est aussi toute une ambiance parisienne qui revit dans ces pages. Les détails, les faits historiques et sociaux, se mêlent à la vie de nombreux personnages, tous d’âge et de milieux différents, à la fois hyper-réalistes et symboliques d’une époque, d’un contexte socio-politique.

Ce club des incorrigibles optimistes – qui n’ont pourtant pas eu toujours de quoi être optimistes – est un club d’échecs composés par des immigrés (qui ont pour la plupart fuient la Russie et la dictature stalinienne) plus ou moins clandestins qui se retrouvent à l’arrière d’un café, le Balto, pour passer leur journée entre amis, à jouer, à éviter de trop parler du passé, un passé peuplé de pertes, d’absences, de déchirements. Auprès d’eux, Michel apprend beaucoup, et surtout l’humanisme, la tolérance, mais aussi l’impossibilité de juger une personne sur les seuls faits passés qui, finalement, ne représentent qu’un pan de sa vie.

En-dehors de ce club, il y a la famille et les relations maternelles souvent tendues, les amis du lycée et le baby-foot, et bien sûr les premiers amours d’adolescence, de ceux dont le souvenir ne se tarit jamais au regard de leur fulgurance temporelle.

Beaucoup de choses donc dans ce roman qui, à travers une narration éclatée dans le temps – des flashbacks qui nous permettent de découvrir petit à petit les mystères et secrets des personnages -, est le réel témoignage d’une époque que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître. Et si ce doit être un plaisir de retrouver cette époque quand on l’a connu, c’est aussi un plaisir de tout âge de découvrir cette vie quotidienne, ce bout d’histoire à travers une vie de tous les jours pour laquelle, sans l’avoir connu, on ne peut qu’être, d’une certaine manière, nostalgiques, tout en ne regrettant pas pourtant les difficultés et les traumatismes – mais quelle époque n’a pas les siens ?

Ma citation préférée :

« L’avis de grand-père Enzo fut décisif. Un dimanche où nous traînions au Louvre, je lui fis part de mon trouble. Je venais de découvrir que Jules Verne était un anticommunard hystérique et un antisémite forcené. Il haussa les épaules et me montra les toiles qui nous environnaient. Que savais-je des peintres dont on admirait le travail ? Si je connaissais vraiment Botticelli, le Greco, Ingres ou Degas, je fermerais les yeux pour ne plus voir leurs toiles. Devrais-je me boucher les oreilles pour ne plus entendre la musique de la plupart des compositeurs ou de ces chanteurs rock que j’aimais tant ? Je serais condamné à vivre dans un monde irréprochable où je mourrais d’ennui. Pour lui, et je ne pouvais le soupçonner de complaisance, la question ne faisait pas débat, les œuvres étaient toujours ce qu’il y avait de plus important. Je devais prendre les hommes pour ce qu’ils faisaient, pas pour ce qu’ils étaient. Comme je n’avais pas l’air convaincu, il me dit avec un petit sourire :
– Lire et aimer le roman d’un salaud n’est pas lui donner une quelconque absolution, partager ses convictions ou devenir son complice, c’est reconnaître son talent, pas sa moralité ou son idéal. Je n’ai pas envie de serrer la main d’Hergé mais j’aime Tintin. Et puis, es-tu toi-même irréprochable ? » (p. 52)


Références: Guenassia, Jean-Michel. Le Club des incorrigibles optimistes. Paris : Le Livre de poche, 2011. 729 p.

Un critique agacé

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Photo by Brennan Martinez on Unsplash

N. n’est pas parvenu à lire Wish en entier. Il me dit avoir pris le personnage de William en pitié bien qu’il le trouve vide et inintéressant. Le personnage de Lise l’a profondément agacée : elle est égoïste, instable, et ses doutes constants qui ne mènent à rien ! Et son agressivité vis-à-vis des autres et particulièrement de sa propre mère ! Sa virulence quand elle parle de l’enfantement !, me dit-il. Je souris. Je connais très bien les défauts de mes personnages, j’en connais les faiblesses, comme on connaît les faiblesses de ceux qui nous sont proches sans que cela ne nous empêche de les aimer tels qu’ils sont. Je ne sais plus vraiment si j’ai voulu que mes personnages soient ainsi mais je sais qu’ils sont comme ça et que je n’ai plus le droit d’interférer dans leur personnalité.
Automatiquement, je tente de prendre de la distance par rapport à cette critique à chaud. Je commence à savoir qu’il faut toujours tenter de discerner la critique hautement personnelle (un agacement par exemple face à un personnage parce qu’on se reconnaît un peu ou parce qu’on a déjà été victime de ce genre de personne ou pour une multitude de raisons qui ne regardent pas l’écrivain) de la critique constructive qui me permettra de réécrire le roman à la lumière de cet apport objectif ou en tout cas qui m’apporte une nouvelle perception de mon roman.

 

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Mais je crois que j’ai aussi un peu cherché cette réaction. Ce sourire que me procure la critique de N. n’est pas totalement insouciant. Je voulais qu’on déteste Lise comme elle se déteste elle-même.
Au fil de la conversation, N. mesure un peu plus ses propos et revient sur ce qu’il a dit : William est en fait un personnage intéressant et, en y réfléchissant, il comprend pourquoi il est tant attaché à Lise. Je n’ai pas besoin d’expliquer quoi que ce soit, N. semble tellement perturbé par mon roman qu’il ne sait plus vraiment quoi en penser et il revint encore plusieurs fois, au cours de la soirée, sur ses propos.

 

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Pour ma part, je me délecte en silence de voir ces retournements de pensées s’opérer : ce livre que j’ai porté en gestation pendant quatre ans, vient tout simplement d’accoucher, de se lever sur ses frêles jambes encore pour me pointer du doigt en disant : « Maintenant, laisse-moi un peu faire mon chemin tranquille, je suis capable de me défendre tout seul ».