On n’aime pas toujours ses personnages

J’ai commencé ce matin à taper Echoes. Le tout premier chapitre représente ce que je cherche à faire dans le reste du roman : fluidité, rythme, flux de pensée, découverte progressive et approfondissement progressif des personnages, échos des pensées entres les personnages.

masaaki-komori-627104-unsplash
Photo by Masaaki Komori on Unsplash

Mais j’aperçois déjà le gros problème que va me poser ce roman, un problème que je n’avais pas encore rencontré jusque-là : je trouve mon personnage principal antipathique, dans ce chapitre en tout cas. Elle m’agace à être en rébellion contre tout et tout le monde, elle m’agace dans son besoin de se sentir au-dessus des autres et de juger parce qu’elle-même n’est tout simplement pas bien dans sa peau. Je sais que ce personnage va évoluer et s’ouvrir au fur et à mesure du livre, que c’est d’ailleurs le thème d’Echoes (la transformation) et qu’il faut sans doute en passer par cette phase d’antipathie pour apprécier ce qu’elle devient ensuite. En tant qu’auteur, je dois me confronter à ce nouvel exercice : me mettre dans la tête de quelqu’un que je n’apprécie pas et ne comprends pas, pis qui m’agace ! Et sans essayer de modifier sa personnalité, c’est ainsi qu’elle doit être, du moins au début, et je dois respecter la construction de ce personnage.

ryan-oswick-226997-unsplash
Photo by Ryan Oswick on Unsplash

Je ne dois pas non plus laisser percer mon propre jugement sur ce personnage : il s’agit d’un flux de pensée ce qui exclut que le personnage puisse se juger lui-même avec autant de virulence. Cet exercice devrait être intéressant je pense ! D’autant que Lise tient beaucoup de ce que j’ai pu être à une époque ; c’est sans aucun doute d’ailleurs ce qui me la rend antipathique : personnellement je suis passé à autre chose.

Mais petit à petit, j’ai également l’impression que c’est un autre personnage qui prend la place prépondérante dans ce roman : Anaïs est le personnage clairvoyant, celui qui voit plus loin que tous les autres, qui est à la fois en plein cœur de la vie et en dehors, et je ne cesse pas de penser à elle.

Ecrit le 12 février 2016, lors de l’écriture d’Echoes.

#Extrait 53

Combien de temps a-t-elle dormi ? La bougie posée sur la table de fer forgé à côté d’elle lui indique que ça n’a pas dû être très long. Pourtant, elle a la sensation que la pièce s’est extrêmement rafraîchie depuis tout à l’heure et qu’un laps de temps incommensurable a passé entre son endormissement et son réveil. Héloïse remonte le châle sur elle et observe la pièce d’un air inquisiteur, bougonne, comme si cette pièce même l’avait agressée dans son sommeil. Sensation de déjà vu inquiétante. Elle se dit qu’il doit s’agir d’un de ces rêves prémonitoires – comment appeler cela autrement ? -, une seconde vue, qui lui aurait permis d’anticiper cette scène anodine.


Dans cette série #Extrait, je partage avec vous des cours extraits de mes écrits, que ce soit nouvelles (isolées ou dans un recueil), romans (écrits ou en cours), essais, fragments…

Ici, il s’agit d’un extrait de mon roman Fantômes

#Lecture: « Rivages rouge »

 

Encore une de ces fous défis que je me suis donné depuis près de deux ans, lorsqu’en revenant des Etats-Unis, et surtout du Mississippi, j’ai eu envie de poursuivre le voyage en lisant des livres sur le blues. Je suis tombé sur ce livre de Peter Guralnick, Feel like going home: légendes du blues et pionniers du rock’n roll, a suivi tout de suite après Lost highway: sur les routes du rockabilly, du blues & de la country music. J’ai rapidement été aspirée dans l’univers de Guralnick, non seulement parce qu’il a été l’un des premiers à véritablement écrire sur le blues et son histoire originelle, également parce qu’il a une belle plume toute en qualité et sensibilité, mais aussi, et surtout, parce qu’on voit bien chez lui toute l’importance qu’il donne à la musique: pas du divertissement, non, certainement pas, man, mais une puissance sociale, fédératrice, quelque chose qui est capable de faire, si ce n’est bouger le monde, en tout cas le faire trembler et le secouer positivement.

Regardant de plus prés le livre que j’avais entre les mains, je me suis rendue compte que j’avais déjà pu auparavant lire au moins un de ces livres et je farfouillais dans ma bibliothèque à sa recherche pour tomber sur Apathy for the devil: les seventies, voyage au cœur des ténèbres, offert par un ami. Nick Kent raconte son expérience de journaliste musical dans les seventies, dresse le portrait de ceux qu’il a croisé ainsi que d’une époque par le prisme de la musique. Un livre que j’avais adoré et beaucoup surligné.

fahrul-azmi-586479-unsplash
Photo by Fahrul Azmi on Unsplash

Je m’intéressais donc à cette collection « Rivage Rouges » sans s puisque Rivage renvoie à l’éditeur qui a désormais fusionné avec un de ses homonyme: Payot. Leur accroche : « « Quand les temps deviennent bizarres, les bizarres deviennent pros » aimait à répéter Hunter S.Thompson, qui savait de quoi il parlait. » (site Payot & Rivages). Avec une petite cinquantaine de livres à son actif, cette collection rassemble des biographies (Tom Waits, Miles Davis, Muddy Waters, Frank Sinatra, Andy Warhol, Bob Dylan, David Bowie, etc.), des reportages sur le terrain (les livres de Guralnick par exemple, mais Nick Kent, Barry Miles), des essais d’histoire de la musique (33 révolutions par minute) et des essais socio-historiques (Hippie hippie shake, Fargo rock city, Ici Londres !) ; des textes essentiels et de qualité qui font vivre la contre-culture inside, écrits par ceux qui l’ont vécu et font revivre au fur et à mesure des pages l’esprit de toute une génération.

Le point d’ancrage entre tous ces livres: la culture underground. Voilà pourquoi on parle forcément tant de musique dans les pages de cette collection puisqu’elle a toujours été la toile (pas seulement de fond) des mouvements de contre-culture sont les échos, même si les mouvements sont morts, résonnent encore fortement aujourd’hui.

london-838368Mon objectif alors est de, progressivement, à raison de deux ou trois livres par an, ou selon que je les trouve sur les site d’occaz’ (certains ne sont plus édités), lire tous les livres de cette collection. Chaque fois, je ne suis jamais déçue. Après Guralnick a suivi Richard Neville, qui fût l’un des créateurs d’un journal underground des années 60, Oz, at aujourd’hui, j’ai bientôt fini celui de Barry Miles, Ici Londres! Une histoire de l’underground londonien depuis 1945.

Tous ces auteurs sont ce qu’on peut appelé des spécialistes dans leur domaine et nous livre leur mémoire de ces bouleversements sociaux auxquels ils ont pu assister. A travers ces livres, c’est toute la force encore présente, potentielle, là sous nos mains, dont nous sommes les (dignes?) héritiers. Encore un témoignage de ce que l’histoire ne sert pas seulement la connaissance du passé mais bien avant tout celle du présent.

Page de la collection sur le site Payot & Rivage

#Extrait 52

Elle connaît déjà le déroulement de leurs retrouvailles, pour l’avoir imaginée quotidiennement, au cours de ses heures d’insomnie, fixant dans son lit, le noir profond du plafond, immobile, perdue dans cet espoir. Oui, finalement, il s’agit peut-être seulement d’un espoir ; Lise aimerait que ce soit prophétique mais elle n’a aucune maîtrise sur cela – les Hommes finalement ne maîtrisent pas grand chose. Mais elle a tout de même anticipé ce tourbillon qui l’entraînerait au moment où le train approcherait de sa destination, le sang bouillonnant dans sa tête, ces tressaillements dans les cuisses, ce regard qui la transcendera, ce baiser scellant leur union à nouveau, cette union avec une part d’eux-mêmes cherchée sur d’autres lèvres en vain.
Et, à cette heure, dans ce train pour le retrouver, elle préfère se persuader qu’elle est pour lui, comme il est pour elle, ce fantasme qui hante ses nuits humides, cet espoir d’un absolu, sur le point de devenir réalité. Mais, peut-être ne sera-t-il pas sur le quai…


Dans cette série #Extrait, je partage avec vous des cours extraits de mes écrits, que ce soit nouvelles (isolées ou dans un recueil), romans (écrits ou en cours), essais, fragments…

Ici, il s’agit d’un extrait de mon roman Wish you were here

Fabrique-toi un autre toi-même

La médiatisation de la personne qui est écrivain m’a toujours profondément agacée. Je reste pourtant assez à l’écart de toutes ces sources de potins mais j’en ai suffisamment d’exemple, et aussi auprès du public. Mais je trouve que ne pas parvenir à dissocier la personne privée du personnage public relève d’un profond manque de tolérance, d’ouverture d’esprit et d’intelligence.

rawpixel-569600-unsplash
Photo by rawpixel on Unsplash

A quoi bon s’intéresser à la personne privée et aux petits potins qui font sa vie et qui, pris isolément, peuvent toujours permettre de juger (puisqu’on fait croire qu’une facette d’une personne peut la caractériser tout entier – quand je parle de manque d’intelligence…)? N’est-ce pas se raccrocher à ce qu’il a de plus trivial – intercepté plus par le prisme de sources qui ne sont elles-mêmes déjà pas objectives -, fuir finalement la profondeur de l’art, son essence universelle? Je me demande s’il n’y a pas aussi là quelque chose d’une jalousie: « moi je ne suis tenu qu’à mon moi au quotidien, je n’ai pas l’opportunité d’avoir accès à d’autres moi, à d’autres mondes, alors je ne vois pas pourquoi d’autres auraient cette liberté ». Je crois qu’il y a un peu de cette jalousie là envers les artistes car, en travaillant avec acharnement, investissement et endurance (il ne s’agirait pas d’oublier qu’avec volonté et travail, cela est à la portée de tous!), il peut être quelqu’un d’autre, s’inventer des autres vies.

Je crois que cela ne concerne pas uniquement les écrivains mais aussi, par exemple, les acteurs dont on expose largement la vie privée comme pour rappeler constamment que c’est un être humain comme tout le monde – et oui, avec ses faiblesses aussi. Sauf que son personnage public, celui qui est autant son travail que son art, peut incarner des centaines de personnages et vivre des centaines de vies. Je trouve cela plutôt rassurant qu’il soit possible dans nos vies d’avoir l’opportunité parfois de changer de peau pour quelques heures. Ça n’empêche pas de se rappeler notre condition pragmatique d’humain, ça ne fait pas de l’artiste un dieu (sauf peut-être au moment où on écrit, où on invente un monde par la force de sa seule pensée (et d’un stylo!).

krisjanis-mezulis-61118-unsplash
Photo by Krisjanis Mezulis on Unsplash

La culture est aujourd’hui soumise à une médiatisation mortifère qui veut détruire la magie que porte en lui l’art: sa capacité de multiplier les vies, les mondes, les identités, la liberté que lui permet d’avoir des échos au sein de mille cœurs et mille têtes. Si nous ne prenons pas garde, la création va disparaître. Il ne nous restera plus que des témoignages, des remakes. Refuser à la personne qui écrit son personnage d’écrivain, c’est lui refuser son espace de liberté. L’art se crée dans l’ombre, le personnage-écrivain en public n’est qu’un commercial. « Fabrique-toi un double de toi-même, a dit [Jean] Marais, qui t’aide à t’affirmer et peut même arriver à te supplanter, à occuper la scène et à te laisser tranquille pour travailler loin du bruit. » (Enrique Vile-Matas. Paris ne finit jamais, 10/18, 2006, p. 175)

Alors, à qui la faute si nous en sommes arrivés là? A un tel point de voyeurisme que seul compte la possibilité de diffamer quelqu’un plutôt que de s’intéresser à l’oeuvre elle-même – c’est tellement plus facile n’est-ce pas? Et puis, d’abord, c’est lui qui l’a voulu puisqu’il a décidé d’être publié, de « vendre » ses œuvres ou de prêter son visage à des personnages dans des films. C’est comme en politique: quand on fait quelque chose qui relève de la scène publique, on devient soi-même, à part entière (toujours cette idée stupide que l’Homme est entier, mais ça c’est encore un autre débat), une personne publique. En d’autres termes: si tu voulais rester tranquille dans ta maison de campagne, t’avais qu’à pas écrire et vouloir être publié.

ali-yahya-302315-unsplash
Photo by Ali Yahya on Unsplash

Alors, comment en est-on arrivés là? Sont-ce les médias qui cherchent trop à vendre et ont cédé la qualité à la quantité? Ou sont-ce les gens qui lisent, écoutent, regardent ces médias et en redemandent? Ou sont-ce finalement les artistes eux-mêmes qui ont cédés, vendus leur image pour quelques biftons? (Tant que l’esprit ne s’achète pas, il reste un domaine d’espoir)

Je dirais que c’est un cercle vicieux auquel chacun des acteurs a contribué. Quel intérêt d’accuser celui qui aurait commencé?

Je regardais pourtant hier un documentaire sur Françoise Sagan. Je regardais les journalistes et les personnes interviewées pour parler d’elle comme si la véritable Françoise Sagan, la femme vivant au quotidien, ne pouvait être autre que ce qu’elle renvoyait dans les médias. Je me demandais: qu’en savent-ils? Qui sont-ils pour dire qu’à l’écran de télévision, elle était « elle-même »? Je peux dire tout au plus qu’elle apparaissait fidèle à son personnage-public-d’écrivain et que, peut-être, il y a des points communs avec la personne quotidienne.

(Ce qui est drôle c’est que, à la fois les gens jalousent la liberté des artistes d’être quelqu’un d’autre et tentent de raccrocher toujours au monde pragmatique, et à la fois ils veulent que cette personne publique soit toujours plus extravagante et fournisse de quoi moudre le potin).

Mais si les médias en profitaient et que les spectateurs en redemandaient, le documentaire montre aussi que Sagan elle-même en jouait. Tous le même niveau de responsabilité dans la mascarade.

james-pond-191266-unsplash
Photo by James Pond on Unsplash

A tout artiste, je citerais ces paroles « Faut pas se laisser gagner par l’euphorie de croire que l’on est quelqu’un d’important » (Louise attaque. « Qu’est-ce qui nous tente? », Comme on a dit, 2000)

Je crois qu’il convient de trouver un juste milieu: l’artiste, comme tout être humain, n’est pas un Homme important, cela ne signifie pas pour autant qu’il est moins que rien. Il apporte quelque chose – une modeste contribution – au monde: son oeuvre. C’est la façon qu’il a trouvé, lui, pour y contribuer, comme d’autres construisent des maisons ou travaillent le fer. Mais ce qu’il apporte est uniquement son oeuvre. Il ne devrait pas oublier que sans elle, il n’est rien, tout comme le lecteur/spectateur ne devrait pas rejeter l’essentiel (et le constat simple que le personnage public ne lui apporte rien quand l’oeuvre l’a transporté), tout comme le journaliste ne devrait pas céder à l’intox et aux strass au prix de l’information et de sa transmission. Tout le monde est fautif.

Il s’agirait de laisser de nouveau la place à la rébellion.

david-paschke-72432-unsplash
Photo by David Paschke on Unsplash